Les Lowell Mill Girls, le journal de Virginie, partie 2/4

« Cher journal,                                                                                                                      28 mars 1834

Voilà bien longtemps que je t’ai délaissé. J’avoue que je n’avais ni le temps ni l’envie de coucher sur papier mon quotidien et mes ressentis. Mais il y a du nouveau à l’usine, on dirait qu’un vent de rébellion souffle sur les allées et la colère gronde parmi de nombreuses filles du moulin. Les associés de la Boston Manufacturing Compagny ont décidé de réduire nos salaires de 15%. Autant dire que cela ne réjouit aucune d’entre nous mais plutôt que de se résigner, la plupart des ouvrières ont lancé une grève et retiré leurs économies des 2 banques locales. Malheureusement, elles n’ont pas obtenu gain de cause et certaines ont quitté la ville. De mon côté, je ne sais trop que penser de tout cela. Bien sûr, je suis furieuse de voir mon salaire réduit, mais je préfère rester discrète car j’ai peur de perdre mon travail. Maman est malade et nous avons été obligés de vendre la ferme et de payer quelqu’un pour s’occuper d’elle tous les jours. Même si je pense que les filles ont raison d’exprimer leur mécontentement sur leur baisse de salaire, je crois que la vraie responsable est la situation économique de notre pays. »

.

.

Protestation des Lowell Mill girls contre la baisse des salaires, source milltimes.weekly.com

 

.

« Cher journal,                                                                                                           25 novembre 1836

Notre pays est toujours en récession et ici les choses tournent mal. Les filles sont en colère, une fois de plus et maintenant que j’ai pris un poste de matrone dans les dortoirs, j’entends tout ce qu’elles fomentent. Je laisse faire car je les comprends, je sais le dur labeur auquel elles font face. C’est la seconde augmentation des loyers qui a déclenché tout cela, la première avait été prise en charge par l’usine. Mais cette fois-ci, ce sont les ouvrières qui devront payer de leur poche. Pour se défendre, elles viennent de former la Factory Girls Association et elles sont en train de préparer une grève. Mais obtiendront-elles gain de cause cette fois-ci ? »   

.

.

Source : resourcesforhistoryteachers.com

 

.

« Cher journal,                                                                                                                           Décembre 1836

C’est incroyable! Elles ont gagné ! Nous avons gagné! La grève a été suivie par plus de 1 500 ouvrières, ce qui a fortement perturbé la production. Celle qui a pris la parole au début de la grève a su convaincre la population qui nous a soutenues massivement. Il fallait voir cela! Elle est montée sur une pompe et a expliqué, dans un langage élégant qui a stupéfié la foule,  que nous devions résister à toutes tentatives de couper nos salaires. J’ai vu certains habitants de Lowell L’applaudir. La grève a duré plusieurs semaines et le conseil d’administration a finalement cédé, la hausse des loyers a été annulée. Je ne pensais pas voir cela un jour, le monde change, même pour nous, les filles du moulin.

Susan a rencontré un veuf durant la grève, Max Wooldrof, un monsieur de plus de 50 ans qui a été très bienveillant avec nous toutes. Depuis, il lui fait la cour et je sens bien que Susan est touchée, même s’il faut avouer qu’il n’est pas très beau. Il louche parfois et ses oreilles sont énormément décollées. Mais il dit avec humour que c’est pour mieux écouter mon amie qui est très bavarde et il est d’une grande élégance malgré tout!  » 

 

 

« Cher journal,                                                                                                                              3 juin 1837

Susan et Max viennent de se marier et j’étais leur demoiselle d’honneur. La fête était simple mais belle. Après la cérémonie, nous avons déjeuné dans un restaurant près de la rivière puis, nous avons dansé jusque tard dans l’après-midi. J’avoue que je suis un peu envieuse de son bonheur, je crains ne jamais pouvoir me marier un jour. Je suis trop timorée, trop transparente et pas suffisamment jolie pour prétendre à ce bonheur là. J’aimerai bien que la vie m’apporte de jolies surprises quelquefois ».

 

 

« Cher journal,                                                                                                                          19 mars 1840

C’est une bien triste nouvelle qui me fait prendre la plume aujourd’hui. Susan, ma tendre amie si chère à mon coeur est morte le 1er janvier emportée par une pneumonie foudroyante. Elle laisse un Max effondré, veuf pour la seconde fois et deux enfants en bas âge, John et Rosalia. J’essaye de le soutenir du mieux que je peux et je prends les enfants lorsque j’ai un congé. Le reste du temps, ils vont chez leur grand-mère Wooldrof,  mais c’est une femme austère et acariâtre. C’est à se demander comment elle a pu enfanter un garçon aussi gentil et serviable que Max. Alors quand je prends John et Rosalia, je les emmène faire de longues balades, j’achète des glaces et des bonbons à John qui revient toujours la bouche barbouillée de sucre et je pousse le landau en fredonnant des chansons qui font gazouiller  Rosalia de joie. C’est un grand bonheur de m’occuper d’eux dès que je le peux.

Max m’inquiète beaucoup car il m’a dit souffrir du coeur et a peur de faire deux orphelins. Comme il a désormais un poste assez important au sein de la mairie de Lowell, il veut que je démissionne de la compagnie pour me faire rentrer à la bibliothèque de la ville. Il veut également me nommer tutrice de ses enfants dans l’éventualité où il lui arriverait quelque chose. Ce serait une bien lourde responsabilité pour moi et un honneur aussi, mais serai-je à la hauteur? Devenir tutrice de deux merveilleux bambins et travailler à la bibliothèque moi qui suis si insignifiante? »

.

.

Old City Hall de Lowell vers 1830, source : Lowell Historic Board

 

.

29 juillet 2019

 

Georgia sursauta lorsque la bibliothécaire s’approcha d’elle pour lui annoncer la fermeture du site. Il était déjà 21h et elle n’avait pas vu le temps passer. Il était trop tard pour procéder à une inscription et ainsi emporter le livre avec elle. Elle serait obligée d’attendre demain, après sa journée de travail, pour venir le chercher. Mais elle était heureuse car elle tenait désormais son sujet de thèse, elle voulait approfondir le combat mené par ses femmes et le journal de Virginie était une bonne introduction pour mieux comprendre le ressenti des ouvrières. Elle quittait le bâtiment le coeur léger tandis que la bibliothécaire, atteinte d’un léger strabisme derrière ses lunettes épaisses, éteignait les dernières lampes.

 

à mardi prochain pour la suite…

Natacha Ramora

 

 

* source de la photo de couverture : Etsy.com : 1820’s -1830’s Lowell Mill Dress Pattern

4 réflexions sur “Les Lowell Mill Girls, le journal de Virginie, partie 2/4

    • chroniquepatchwork dit :

      Bonjour Michelle,
      j’espère que vous aurez pu approfondir un peu en attendant la suite de la nouvelle 😉 Les filles du moulin ont mené un combat très courageux pour l’époque!
      A très vite,
      Natacha

Répondre à NancyRose Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.