Cocopatch et son chaleureux Quilt Along

2017 Satsuki de Cocopatch

En parcourant les blogs destinés aux quilteuses, qu’ils soient français ou étrangers, nous trouvons de belles idées créatives, cela suscite en nous de nombreux projets  d’ouvrages qui, pour la plupart, ne verrons pas le jour tant ils sont multiples et cela nous permet d’échanger  avec d’autres. Parfois, sur l’un de ces blogs, nous trouvons un défi original qui rassemble les patcheuses autour d’un même but motivant qui nous oblige, de part son concept, à suivre l’aventure jusqu’au bout, avec la fierté d’avoir terminé un bel ouvrage tout en ayant vécu d’inoubliables moments de partage avec de nombreuses passionnées.

Parmi ces défis enthousiasmants, il y en a un qui a fait naître en moi l’envie de suivre la mouvance, non pas en tant que quilteuse mais en tant que blogueuse. Je souhaite découvrir et retracer pour vous un fantastique  challenge qui va transformer le quotidien de certaines d’entre vous durant quelques semaines! Il s’agit du QAL 2018 : Le Dashing Coriander Quilts !

C’est Corinne, alias Cocopatch, qui en a pris l’initiative,  suivie comme l’an dernier, par Delphine de Viodely que vous trouvez aussi sur son compte Instagram mais également, cette fois-ci, par Alice de Blossomquiltetcraft, de retour en France après  avoir vécu plusieurs années en Australie en tant qu’expatriée. Ce « Quilt Along » se compose de 5 étapes et il a débuté en février 2018 et se poursuivra jusqu’au dimanche 3 juin  avec la publication des tops terminés et de jolis lots à gagner.

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https://ateliercocopatch.com/2018/01/16/quilt-along-2018/
http://viodely.over-blog.com/tag/qal/
https://www.blossomquiltetcraft.fr/qal-avec-cadeaux-a-gagner/

 

Pour celles qui n’ont pas le temps de relever ce défi ou ne se sentent pas de taille, je vous propose une manière beaucoup plus sereine de les suivre et de les encourager, bien au chaud devant votre écran d’ordinateur, accompagnée de votre mug de thé fumant ou de votre tasse de café chaud. Durant trois articles, je vais vous présenter les organisatrices de ce Dashing, leurs parcours et la passion qui les anime.

 

          Nous commencerons par Corinne, alias Cocopatch, qui quilte depuis 25 ans maintenant. Nous pourrions presque dire que c’est la destin qui a frappé à sa porte. En effet, lors de la « Journée des Associations » de sa commune, sa propre soeur lui avait demandé de bien vouloir prendre des informations pour elle après du club de patch de Vincennes. Séduite elle-même par cet art, elle s’est inscrite et tandis que sa soeur ne s’y est finalement pas mise, Corinne n’a cessé de se passionner pour le travail des ouvrages. Enfant, elle avait un environnement propice qui allait nourrir sa passion d’aujourd’hui car sa grand-mère était couturière à domicile et elle a donc baignée dans les belles étoffes, les petites chutes de tissus tombées à terre, le ronronnement de la machine  à coudre, les mains qui s’activent pour confectionner des vêtements.

Ayant acquis une  méthode très rigoureuse, Corinne n’hésite pas aujourd’hui à user de diverses techniques comme travailler à la main pour le BOM Quiltmania de Di Ford, la méthode anglaise avec les gabarits en carton ou encore la couture machine pour le patch moderne car elle avoue que c’est un réel gain de temps et qu’elle y prend autant de plaisir. Elle possède d’ailleurs une jolie petite collection de machines anciennes qu’elle utilise parfois et elle a donc fait l’an dernier le City Sampler de Tula Pink sur une vieille Singer Feather weight . Elle aime également broder, ce qui complète bien son savoir-faire.

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Si elle continue d’aimer le traditionnel, le choix de Cocopatch se tourne désormais spontanément vers le moderne et les couleurs, lorsqu’elle achète ses tissus. Elle avoue que, ayant deux fils, cela correspond mieux à des jeunes garçons lorsqu’elle leur confectionne un ouvrage. Prof d’histoire dans sa vie professionnelle, elle contrebalance son goût de l’ancien en se passionnant profondément pour le Modern Quilt.  Elle a beaucoup appris des blogs américains qui traitent de ce sujet et qui sont souvent accompagnés de vidéos. Elle apprécie aussi la liberté du matelassage à la machine, tellement plus simple pour de grands ouvrages.

Blogueuse depuis 6 ans, Corinne a d’abord tenu un premier site chez un hébergeur puis a changé de plateforme lorsqu’elle s’est prise d’amour pour le Modern Quilt. Elle s’est lancée dans cette aventure après leur déménagement pour la Seine-et-Marne. Ayant suivi son mari , elle a gagné beaucoup de temps sur les transports pour se rendre à son travail et elle a donc décidé de profiter de ces moments retrouvés pour se créer ce bel univers virtuel qu’est son blog. Que de belles rencontres! Que de partages et d’échanges tant en France qu’à l’étranger!

Elle n’en ai pas au premier lancement de challenge car, comme je le précisais plus haut, l’an dernier déjà, elle s’est inspirée du challenge d’une australienne dont elle a admiré les superbes ouvrages sur Instagram, pour mettre en place le « 100 jours, 100 blocs ». Elle a donc contacté l’adorable Tula Pink puisqu’elle avait choisi son ouvrage mais aussi des sponsors tels que Bernina, Au fil d’Emma et Quiltmania afin que, comme chez les anglo-saxonnes, le défi soit motivant.  Cette année là,  Delphine de « Viodely » et Béatrice d' »une aiguille dans une botte de foin » ont aidé Corinne à organiser ce défi tout en participant toutes les trois au challenge. Derrière ce beau projet , il y avait toute une logistique à assurer demandant beaucoup de rigueur.

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City Sampler « 100 jours 100 blocs » version Corinne

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Pour cette année, la nouvelle équipe a souhaité trouver un modèle plus accessible à toutes en terme de budget puisqu’il est issu d’un Quiltmania, mais aussi avec une sélection  de tissus qui puissent être, à la convenance de chacune, du traditionnel ou du moderne.  Ainsi, le choix de l’ouvrage ne fut pas simple. Bien que l’annonce officielle du challenge a été faite en début d’année, nos trois quilteuses travaillent sur le projet depuis octobre dernier, le plus difficile étant probablement de trouver les sponsors.  Mais lorsqu’on voit le résultat par les lots annoncés, c’est très motivant pour se lancer dans l’aventure : une machine à coudre Skyline S 3 par Janome, un lot de matériel : planche, cutter, règle, épingles par Rascol, 1 abonnement papier 1 an au magazine de son choix  chez Quiltmania, un lot de 10 Fat Quarter de la collection Bohème d’Odile Bailloeul par Au fil d’Emma ……etc……

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Vous imaginez aisément combien la recherche de sponsors demande de l’implication mais aussi du courage pour aller frapper aux portes et réussir à convaincre! Mais comment fait Corinne pour  trouver le temps nécessaire ? Que ce soit  pour son blog, pour ses ouvrages ou pour un défi à mettre en place,  elle profite de ses congés pour procéder par étapes! Par exemple, pendant les vacances de février, elle peut couper ses tissus pour un modèle choisi et profiter des congés de Pâques pour coudre le quilt correspondant. Elle avoue donc avoir pris un peu d’avance sur son modèle de QAL afin de pouvoir gérer l’avancée des participantes. Elle consacre ses dimanches matins à son blog et au suivi internet   mais le reste de la semaine, elle travaille et est aussi une maman attentive.

Elle aimerait passer à la phase de création mais elle manque hélas de temps. Toutefois, elle commence à dessiner et elle ne se pressera pas, elle flânera en chemin avant d’aborder cette nouvelle phase au mieux!

Au travers ces mots, Corinne évoque beaucoup sa passion pour le patchwork américain et tout ce que cela représente en terme d’avancées, de nouvelles techniques, de challenges lancés mais aussi, bien sûr, de  « Modern Quilt ». Elle rêve de pouvoir se rendre sur certains salons américains et si elle a eu l’opportunité de se rendre sur celui de Paducah , Houston lui fait les yeux doux. En fin de compte, les lectrice de Cocopatch ne peuvent que se réjouir de ses envies de ballades au pays du Quilt car nul doute qu’elle en  reviendra avec des idées foisonnante pour mieux les motiver ! Je ne peux donc que vous conseiller de suivre de près Corinne, qui, j’en suis certaine, ne manquera pas de vous proposer d’autres beaux projets dans les années à venir….

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Houston, International Quilt festival

 

A suivre ….

                                                                                                                  Natacha Ramora

 

Je tiens à remercier chaleureusement Corinne du temps précieux qu’elle a su m’accorder.

Les Lowell Mill Girls, l’intégrale

10 août 1817

 

               F.C.Lowell

Francis Cabot Lowell était étendu sur son lit, agonisant. Il savait que dans quelques jours, ou quelques heures peut-être, la vie s’éteindrait en lui. Il trouvait cela particulièrement injuste car il n’avait que 42 ans et encore tant de projets qui n’aboutiraient pas, ou du moins, pas réellement comme il le souhaitait. Comment quitter ce monde sans avoir peur pour le devenir de l’entreprise qu’il avait créée, comment être sûr que ses associés, les Boston Associates, perpétuent leur vision commune de la Boston Manufacturing Compagny?  F.C. Lowell avait tant oeuvré pour améliorer l’industrie textile mais aussi les conditions de ses ouvrières qu’il redoutait de partir si jeune sans avoir eu suffisamment de temps pour savourer le succès de sa conception de l’industrie textile. Il avait mis au point un processus de fabrication efficace qu’il voulait différent de celui de Grande-Bretagne, très dur vis-à-vis du monde ouvrier. Ayant une grande foi dans les habitants de Nouvelle-Angleterre, il avait fait construire un premier moulin à côté de la rivière Charles, à Waltham, dans le Massachusetts, trois ans plus tôt. Le système Waltham-Lowell était révolutionnaire et sans précédent, combinant dans un même lieu la filature et le tissage des textiles, ce qui permettait une réelle efficacité.

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Quant aux Lowell Mill Girls, ses ouvrières,  il avait tenu à les payer en espèces régulièrement toutes les semaines.  Il avait refusé d’embaucher des enfants mais uniquement des jeunes femmes de 15 à 35 ans, célibataires et  logées dans des dortoirs appartenant à l’entreprise. Il se chargeait de leur offrir des opportunités éducatives au travers de cours mais aussi de services religieux. Ces jeunes femmes, également appelées les filles du moulin, étaient encouragées à s’instruire et à poursuivre des activités intellectuelles. Elles avaient accès à des bibliothèques et avaient assisté à des conférences gratuites de Ralph Waldo Emerson*, mais aussi de John Quincy Adams,  6ème président des Etats-Unis, qui promouvait l’éducation. Francis Cabot Lowell, de tout le peu de force qu’il possédait encore, espérait qu’il n’avait pas fait tout cela en vain.

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La Boston Manufacturing Company, vers 1815, Wikipédia

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Lorsque son épouse rentra dans la chambre quelques instants plus tard  et vint caresser sa main, il tourna faiblement son regard vers elle puis poussa un dernier soupir avant de s’éteindre.

   

29 juillet 2019

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Bibliothèque de Lowell

Georgia parcourait les allées de la bibliothèque de Lowell depuis quelques  minutes, cherchant un livre qui retranscrirait bien la vie des filles du moulin. La bibliothécaire s’approcha d’elle et lui proposa son aide, une aide si précieuse car elle lui mit entre les mains une copie du journal de Virginie Cooper, Lowell Mill Girl née en 1793 et qui avait travaillé durant plusieurs décennies pour la manufacture, d’abord en tant qu’ouvrière puis en tant que surveillante dans les dortoirs. Cette femme avait toujours été appréciée par la direction pour son adaptation et sa diplomatie et elle accepta l’opportunité de rester au sein de la Boston Manufacturing Compagny, après de nombreuses années de travail à l’usine, en tant que matrone désormais. S’installant dans un fauteuil confortable  près d’une fenêtre pour feuilleter le livre quelques instants, Georgia plongea dans le journal de Virginie sans voir le temps s’égrener rapidement.  

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« Cher journal,                                                                                                                                                                  14 décembre 1816

Voilà plus de deux ans que je travaille au moulin et déjà 3 ans que papa est mort. Je suis satisfaite d’avoir trouvé cet emploi car chaque mois, je peux donner un peu d’argent à maman pour que ma soeur et mon frère mangent à leur faim. Je ne crois pas m’être sacrifiée en venant travailler ici. Cela a permis à maman, aidée aux travaux des champs par Lucie et Tom, de garder la ferme après la mort de notre père. Quant à moi, j’ai pu apprendre à lire et à écrire et lorsque j’ai une demi-journée  de repos, je rentre à la ferme pour aider et enseigner l’alphabet et le calcul à toute la famille, même à ma mère, qui s’y entend mieux aujourd’hui pour gérer le budget. Maintenant qu’elle sait compter, maman ne se laisse plus avoir par Mme Harrison quand elle va dans sa boutique pour lui proposer les produits de notre ferme. Ce travail a changé nos vies car sans lui, nous serions certainement tombés dans la misère. Malgré l’aide des voisins, maman n’aurait pas pu tenir très longtemps ainsi. Il faut reconnaître qu’ici, nous sommes mieux payées que dans d’autres usines et quand M. Lowell vient nous inspecter, il est toujours gentil et souriant, un homme bon. Mon amie de toujours Susan m’a rejointe pour travailler au moulin et je me suis entendue avec mes camarades pour qu’elle soit dans la même chambrée que la mienne. Nous passons de bons moments le soir dans nos dortoirs, d’autant que Susan est une conteuse incroyable. Dès que la matrone a le dos tourné, elle nous raconte des histoires qui nous font frissonner avant de nous endormir et nous cachons nos cris d’épouvante sous nos couvertures pour ne pas nous faire surprendre par la surveillante après 22h. »

« Cher journal,                                                                                                                                      11 août 1817

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Notre si bon M.Lowell  est mort d’une pneumonie hier. Nous sommes toutes stupéfaites et inquiètes de notre devenir… »        

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« Cher journal,                                                                                                                      28 mars 1834

Voilà bien longtemps que je t’ai délaissé. J’avoue que je n’avais ni le temps ni l’envie de coucher sur papier mon quotidien et mes ressentis. Mais il y a du nouveau à l’usine, on dirait qu’un vent de rébellion souffle sur les allées et la colère gronde parmi de nombreuses filles du moulin. Les associés de la Boston Manufacturing Compagny ont décidé de réduire nos salaires de 15%. Autant dire que cela ne réjouit aucune d’entre nous mais plutôt que de se résigner, la plupart des ouvrières ont lancé une grève et retiré leurs économies des 2 banques locales. Malheureusement, elles n’ont pas obtenu gain de cause et certaines ont quitté la ville. De mon côté, je ne sais trop que penser de tout cela. Bien sûr, je suis furieuse de voir mon salaire réduit, mais je préfère rester discrète car j’ai peur de perdre mon travail. Maman est malade et nous avons été obligés de vendre la ferme et de payer quelqu’un pour s’occuper d’elle tous les jours. Même si je pense que les filles ont raison d’exprimer leur mécontentement sur leur baisse de salaire, je crois que la vraie responsable est la situation économique de notre pays. »

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Protestation des Lowell Mill girls contre la baisse des salaires, source milltimes.weekly.com

 

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« Cher journal,                                                                                                           25 novembre 1836

Notre pays est toujours en récession et ici les choses tournent mal. Les filles sont en colère, une fois de plus et maintenant que j’ai pris un poste de matrone dans lesisse faire car je les comprends, je sais le dur labeur auquel elles font face. C’est la seconde augmentation des loyers qui a déclenché tout cela, la première avait été prise en charge par l’usine. Mais cette fois-ci, ce sont les ouvrières qui devront payer de leur poche. Pour se défendre, elles viennent de former la Factory Girls Association et elles sont en train de  préparer une grève. Mais obtiendront-elles gain de cause cette fois-ci ? »

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Source : resourcesforhistoryteachers.com

 

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« Cher journal,                                                                                                                           Décembre 1836

C’est incroyable! Elles ont gagné ! Nous avons gagné! La grève a été suivie par plus de 1 500 ouvrières, ce qui a fortement perturbé la production. Celle qui a pris la parole au début de la grève a su convaincre la population qui nous a soutenues massivement. Il fallait voir cela! Elle est montée sur une pompe et a expliqué, dans un langage élégant qui a stupéfié la foule,  que nous devions résister à toutes tentatives de couper nos salaires. J’ai vu certains habitants de Lowell L’applaudir. La grève a duré plusieurs semaines et le conseil d’administration a finalement cédé, la hausse des loyers a été annulée. Je ne pensais pas voir cela un jour, le monde change, même pour nous, les filles du moulin.

Susan a rencontré un veuf durant la grève, Max Wooldrof, un monsieur de plus de 50 ans qui a été très bienveillant avec nous toutes. Depuis, il lui fait la cour et je sens bien que Susan est touchée, même s’il faut avouer qu’il n’est pas très beau. Il louche parfois et ses oreilles sont énormément décollées. Mais il dit avec humour que c’est pour mieux écouter mon amie qui est très bavarde et il est d’une grande élégance malgré tout!  » 

 

 

« Cher journal,                                                                                                                              3 juin 1837

Susan et Max viennent de se marier et j’étais leur demoiselle d’honneur. La fête était simple mais belle. Après la cérémonie, nous avons déjeuné dans un restaurant près de la rivière puis, nous avons dansé jusque tard dans l’après-midi. J’avoue que je suis un peu envieuse de son bonheur, je crains ne jamais pouvoir me marier un jour. Je suis trop timorée, trop transparente et pas suffisamment jolie pour prétendre à ce bonheur là. J’aimerai bien que la vie m’apporte de jolies surprises quelquefois ».

 

 

« Cher journal,                                                                                                                          19 mars 1840

C’est une bien triste nouvelle qui me fait prendre la plume aujourd’hui. Susan, ma tendre amie si chère à mon coeur est morte le 1er janvier emportée par une pneumonie foudroyante. Elle laisse un Max effondré, veuf pour la seconde fois et deux enfants en bas âge, John et Rosalia. J’essaye de le soutenir du mieux que je peux et je prends les enfants lorsque j’ai un congé. Le reste du temps, ils vont chez leur grand-mère Wooldrof,  mais c’est une femme austère et acariâtre. C’est à se demander comment elle a pu enfanter un garçon aussi gentil et serviable que Max. Alors quand je prends John et Rosalia, je les emmène faire de longues balades, j’achète des glaces et des bonbons à John qui revient toujours la bouche barbouillée de sucre et je pousse le landau en fredonnant des chansons qui font gazouiller  Rosalia de joie. C’est un grand bonheur de m’occuper d’eux dès que je le peux.

Max m’inquiète beaucoup car il m’a dit souffrir du coeur et a peur de faire deux orphelins. Comme il a désormais un poste assez important au sein de la mairie de Lowell, il veut que je démissionne de la compagnie pour me faire rentrer à la bibliothèque de la ville. Il veut également me nommer tutrice de ses enfants dans l’éventualité où il lui arriverait quelque chose. Ce serait une bien lourde responsabilité pour moi et un honneur aussi, mais serai-je à la hauteur? Devenir tutrice de deux merveilleux bambins et travailler à la bibliothèque moi qui suis si insignifiante? »

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Old City Hall de Lowell vers 1830, source : Lowell Historic Board

 

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29 juillet 2019

 

Georgia sursauta lorsque la bibliothécaire s’approcha d’elle pour lui annoncer la fermeture du site. Il était déjà 21h et elle n’avait pas vu le temps passer. Il était trop tard pour procéder à une inscription et ainsi emporter le livre avec elle. Elle serait obligée d’attendre demain, après sa journée de travail, pour venir le chercher. Mais elle était heureuse car elle tenait désormais son sujet de thèse, elle voulait approfondir le combat mené par ses femmes et le journal de Virginie était une bonne introduction pour mieux comprendre le ressenti des ouvrières. Elle quittait le bâtiment le coeur léger tandis que la bibliothécaire, atteinte d’un léger strabisme derrière ses lunettes épaisses, éteignait les dernières lampes.

 

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« Cher journal,                                                                                                                                4 mai 1855

Je viens de te retrouver dans un vieux coffre poussiéreux au fin fond du grenier. J’ai dû t’enfermer dans cette malle lors de mon emménagement chez Max Wolldrof après son décès et ne plus avoir de temps pour poursuivre cette correspondance avec moi-même.

Tant de choses ont changées depuis la dernière fois que j’ai couché mes sentiments sur le papier, je me rends compte à quel point je manquais d’assurance. Mais finalement, je suis assez fière de tout ce que j’ai accompli.

J’ai pris grand soin de John et Rosalia puisque Max m’a nommée tutrice, comme il l’avait prévu. Ce seront bientôt tous deux des adultes. John espère faire de la politique et il très engagé auprès des démocrates. C’est un garçon qui a beaucoup de caractère et qui est très enjoué. Il a toujours su se faire des amis partout où il se rendait. Rosalia, quand à elle, est beaucoup plus timide et secrète mais elle a hérité de la beauté de sa mère, ma tendre amie Susan. Je pense qu’elle trouvera facilement un bon mari. Je me suis évertuée à lui donner une bonne éducation, c’est donc une jeune fille très instruite et intelligente, ce qui lui servira dans la vie, j’en suis certaine.

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Usines de Lowell , source : maathiildee.com

J’espère vivre encore suffisamment longtemps pour choyer les enfants qu’ils auront. J’ai déjà 63 ans et je me sens un peu usée par le temps qui passe. Il faut reconnaître qu’à l’époque, la vie en usine ne nous a pas épargnées nous toutes et quand j’y songe, je mesure ma chance d’être toujours de ce monde. Quand je suis rentrée au moulin, nous travaillions tous les jours de 5h du matin à 7 h du soir dans un bruit vraiment épouvantable, si bien qu’aujourd’hui j’entends très mal et peine à tenir une conversation dans un lieu très animé. Et que dire des fenêtres de l’atelier fermées, y compris en été, pour maintenir les conditions optimales du travail du fil tandis que l’ air était rempli de particules? Comment ne pas comprendre les grèves et mouvements sociaux faisant entendre la voix des femmes porté par mon ami Sarah Bagley? C’est sous son impulsion qu’a été créé la FLRA* qui a porté leurs revendications devant l’Assemblée du Massachusetts avec une pétition signée par plus de 2 000 d’entre elles afin de réclamer la journée de travail de 10h.

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Les élus de l’Assemblée ont donc fait établir un Comité, présidé par Monsieur William Schouler,  un élu de Lowell,  qui a enquêté auprès des filles du moulin sur leurs conditions de travail. Mais la conclusion a fortement déplu à Sarah et à l’Association. Moi qui la connaissais déjà bien à l’époque, je savais qu’elle n’en resterait pas là. Elle venait régulièrement à la bibliothèque pour se documenter et elle passait de longs moments assise à une table, s’abimant les yeux sur d’énormes livres où des hommes influents avaient couché leurs réflexions idéologiques. Elle venait le soir, après sa journée à l’usine, épuisée mais parvenant à ne pas tomber de sommeil grâce à sa détermination.  Tandis que la bibliothèque avait déjà fermé ses portes, nous restions toutes les deux seules, enfermées dans le bâtiment et je veillais avec elle. C’était ma façon à moi de participer à la lutte, lui donner accès à l’immense savoir contenu dans ces lieux pour qu’elle puisse réfléchir en paix. C’est ainsi que notre amitié est née.

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Massachusetts State House, source : Wikipédia

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Lorsque je voyais qu’elle flanchait un peu, je lui apportais une bonne tasse de thé brûlant, comme elle aimait à le boire, et je réajustais son châle avec tendresse. Elle levait alors les yeux vers moi et j’y voyais la flamme vive des grands hommes mais aussi son amitié pour moi. Elle s’accordait alors une pause et nous parlions un moment des tracas de la vie avant qu’elle ne reprenne sa lecture et le fil de ses pensées.

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Source : zinnedproject.org

Mais, chose incroyable, Le Comité arriva à la conclusion qu’il n’était pas du ressort de l’Assemblée de déterminer la durée du temps de travail. La FLRA critiqua avec force cette décision et mena campagne contre Schouler qui fut démis de ses fonctions. Encouragées et portées par mon amie Sarah, les filles poursuivirent les envois de pétitions. Les auditions auprès du comité législatif devinrent un rendez-vous annuel. Elles n’obtinrent pas la journée de 10 heures, mais  le mouvement de la  FLRA continua de gagner des adhérentes et s’étendit aux villes environnantes. Elle s’affilia avec la New England Workingmen’s Association* , ce qui lui permit de se faire entendre au travers de la Voice of Industry , le journal de l’organisation. En 1847, sous la pression, toujours croissante, le Conseil d’Administration des usines diminua de 30 minutes la durée de la journée de travail. C’était malgré tout une victoire sensationnelle!

Mais que deviendra ce combat? Est-ce que les nouvelles recrues, presque toutes issues de l’immigration irlandaise due à la grande famine, suivront le mouvement? Ce que veulent ces femmes, c’est donner à manger à leurs enfants et cela se comprend vu qu’elles ont fui la grande famine de leur pays…. Est-ce que tout cela sera en vain finalement? Ce serait si triste! »

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31 juillet 2019 

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Georgia referma le journal de Virginie avec beaucoup de regret. Elle avait profondément aimé se plonger dans cette lecture, tout comme elle avait apprécié les quelques lignes de la tendre Rosalia qui terminait le journal et racontait la fin de vie heureuse de celle qui avait été une seconde maman pour elle, entouré des siens. Georgia était  émue de savoir que cette humble héroïne d’un autre temps avait été distinguée par la municipalité de Lowell pour son dévouement. Elle était sûre désormais d’avoir trouvé le sujet de thèse idéal. Elle voulait relater avec des mots forts le combat de ces courageuses filles du moulin dans leur dur labeur, qu’elles soient du Massachusetts, d’Irlande ou encore du Canada, pour celles qui arrivèrent après la guerre de Sécession.  .

Rogers Fort Hill Park Historic District , source : Original Vintage Postcard

Mais elle avait aussi été agréablement surprise de l’invitation à déjeuner de Cassie, la bibliothécaire, le jour même lorsqu’elle lui avait expliqué combien ce journal intime l’avait inspirée pour le travail de  recherches qu’elle projetait. Elle était très excitée de s’y rendre, presque comme si elle avait rendez-vous avec son destin. Curieuse de cette invitation peu courante, elle avait hâte de comprendre pourquoi Cassie faisait tant de mystères. Georgia prit donc  le gâteau crémeux acheté au supermarché du coin de sa rue puis elle se mit en route pour se rendre à l’adresse indiquée, dans le quartier historique de Rogers Fort Hill Park Historic District. Elle s’attendait à trouver le logement humble d’une bibliothécaire, mais c’est dans une belle maison du 19ème siècle  avec jardin que l’accueillit celle-ci. Elle lui proposa de prendre un rafraîchissement sous la tonnelle de chèvrefeuille et elles échangèrent quelques banalités sur la vie et les habitants de Lowell tandis que Kévin, le mari de la jeune femme, se joignait à elles.  Georgia était un peu sur la réserve car elle avait du mal à comprendre ce qui se cachait derrière cette invitation et elle avait le sentiment que l’on attendait quelque chose d’elle. Cassie se leva, réajusta ses lunettes à montures épaisses qui cachaient un léger strabisme divergent et proposa de lui faire visiter la maison. Les vastes pièces et les beaux meubles se succédaient les uns aux autres et Georgia se demandait quel poste pouvait bien occuper Kévin pour qu’ils possèdent une si belle demeure ancienne. Peut-être était-ce un héritage après tout? Les deux femmes pénétrèrent dans une grande bibliothèque  où trônaient des fauteuils clubs confortables et un bureau recouvert de cuir sur lequel était posé une lampe verte de laiton et d’opaline.  Il y avait sur le mur de nombreuses photos anciennes et des daguerréotypes dont certains attirèrent l’attention de Georgia : les usines de Lowell, les filles du moulin en grève, une famille avec deux jeunes enfants. Sur ce portrait de famille figurait un homme brun aux lunettes à monture épaisses derrières lesquelles il y avait un regard bienveillant atteint d’un strabisme divergent assez prononcé. Juste à côté de cette photographie, un autre portrait avec les deux mêmes bambins. Le garçon portait un costume d’enfant bien ajusté et tenait la main d’une femme au visage doux  portant dans ses bras une petite fille aux boucles blondes. Georgia regarda Cassie, qui souriait radieusement, d’un oeil interrogateur :

« – Cassie? Est-ce que …?

– Oui Georgia, je vous présente mes aïeux! Voici Susan et Max Wooldrof et leurs enfants John et Rosalia et sur ce portrait-ci, Virginie avec les petits. Ils ont tous vécu ici car la maison familiale a été transmise de génération en génération. Il était important pour moi de continuer à faire vivre cet héritage culturel et à faire connaître le combat des filles du moulin que mes aïeules ont vécu. C’est la raison pour laquelle j’ai su que vous adoreriez le journal de Virginie dont j’ai l’exemplaire original ici, précieusement conservé. En élevant John et Rosalia, cette femme a été le pilier de notre famille. Sachez donc que si vous choisissez de travailler sur les Lowell Mill Girls, notre bibliothèque est à votre disposition pour étoffer vos recherches  car nous avons conservé beaucoup d’ archives  de cette époque. Vous pouvez venir aussi souvent que vous le souhaitez, il y a une entrée indépendante, je vous laisserai les clés.

– Je ne sais pas quoi dire Cassie! Je suis tellement  touchée par votre proposition.

– C’est moi qui suis touchée de votre intérêt Georgia. »

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Et c’est ainsi que durant de nombreux mois, la petite lampe verte de laiton et d’opaline brilla jusque tard dans la nuit.

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Cambridge, université de Harvard, octobre 2028

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Georgia monta prestement sur l’estrade de l’amphi, saisit une craie blanche et inscrivit sur le tableau noir « Les Lowell Mill Girls » puis elle se retourna et fit face à ses étudiants avec un  sourire déterminé. .

Natacha Ramora

 

 

  * Ralph Waldo Emerson : essayiste, philosophe et poète, chef de file du mouvement transcendantaliste  (mouvement littéraire, spirituel, culturel et philosophique qui a émergé aux États-Unis, en Nouvelle-Angleterre, dans la première moitié du XIXe siècle. Une des croyances fondamentales des transcendantalistes était la bonté inhérente des humains et de la nature. Ils croyaient aussi que la société et ses institutions — particulièrement les institutions religieuses et les partis politiques — corrompaient la pureté de l’humain, et qu’une véritable communauté ne pouvait être formée qu’à partir d’individus autonomes et indépendants – source Wikipédia).

* FLRA : Female Labour Reform Association

* Association des travailleurs de Nouvelle-Angleterre